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Tu bois ?
Copyright © Aude Hapiot - 9/03/2006
Atelier du Jeudi soir 18h30-22h30 2005/2006
Elle : Tu bois ?
Lui : Oui !
Elle : C'est quoi ?
Lui : Vodka !
Elle : Vodka ! Waouh ! Whisky hier, Vodka aujourd'hui, Rhum demain ! (Moqueuse)
Tu en visites du pays assis là à cette table, cette même
table, jour après jour, dans ce même bar miteux que tu fréquentes
depuis des mois.
(Il la regarde, sans broncher)
Apprécies-tu le voyage au moins ? Profites-tu bien du paysage ?
Envoie moi une carte postale à l'occasion !
Lui : (Il s'énerve) Tu me le gâche le spectacle justement.
Ta voix effraie les oiseaux, tes gestes brouillent le ciel et ta présence
cache le soleil sous lequel je me faisais dorer ! Tu troubles ma sérénité
et je veux que le beau temps revienne. Pars s'il te plaît.
Elle : (hésitante) Partir, je veux bien mais pour aller
où ? Pour quelle destination pourrais-je opter si tu ne me suis
pas !
Lui : Mais si, regardes, je te suis. (Il se lève, son verre
à la main) D'ailleurs mes amarres sont déjà lâchées
! (Il délire) Mon bateau vogue déjà
(Il titube, bouge de gauche à droite) Le roulis des vagues
me fait tituber ! Le vent glisse dans mes cheveux (une impression de
liberté) Regardes ! Je suis le maître du monde ! (Tendant
les bras, il s'éclabousse avec son verre qu'il n'avait pas lâché)
Ah ! Saloperie de mouettes, elles vont tout me dégueulasser mon
costume Hugo Boss. Vivement que la grippe aviaire atteigne les océans
et les exterminent toutes.
Elle : (Atterrée et agressive) Pauvre con ! Elles ne t'ont
rien fait les mouettes ! Tu te salies avec ta propre bave ! Tu te contamines
avec ton propre sang ! Tu es ton propre virus ! Tu es ton propre bourreau
! Tu t'assassines toi-même au lieu d'avoir le courage de te suicider
! (Elle éclate en sanglot)
Lui : (Il revient à la réalité. Il s'attendrit)
Arrêtes, non, pas ce soir. S'il te plaît. Laisse moi terminer
mon verre tranquille sans pleurer. Regardes, il ne me reste plus qu'une
goûte. Laisse moi finir s'il te plaît.
Elle : (elle essuie ses larmes, le regarde) Pourquoi bois-tu ?
Lui : Mais je ne bois pas ? Pour qui me prends tu ?
Elle : (elle explose) Pour quelqu'un qui vient se saouler tous
les soirs, dans le même bar, depuis 5 ans.
Lui : (sur le même ton) Tous les soirs ? Tous les soirs depuis
5 ans ? Tous les soirs depuis 5 ans, je rentre à la maison à
17h25 précise. J'ouvre la porte, personne
la maison est vide
tu n'es pas là.
Elle : (elle blêmit) Mais tu mens ! Ton travail se termine
à 18h.
Lui : (il la regarde, soulagé et satisfait de pouvoir enfin
la contredire) Non, plus depuis 5 ans ! Plus depuis le passage aux
35h.
Elle : (elle ne comprends pas) Mais pourquoi ne m'as-tu rien dit ?
Lui : Parce que je souhaitais te faire la surprise, il y a 5 ans, la première
fois. Cela faisait 2 ans que tu m'attendais bien sagement à 18h,
tous les soirs, me disant que tu n'avais pas mis le nez dehors, que tu
ne sortais jamais, que tu avais peur du monde
Elle : (elle essaie de se rattraper) et c'est vrai, j'ai peur du
monde. C'est vrai, je ne sors jamais.
Lui : Oui, mais à 17h25, il y a 5 ans, tu n'étais pas là.
Le lendemain non plus d'ailleurs, et le jour d'après non plus.
Elle : Mais
Lui : (il s'énerve) Cela fait 5 ans que je rentre tous les
soirs à 17h25 en espérant te faire une surprise
Elle : (elle blêmit, puis se ressaisit, essayant de trouver une
faille) Mais comment expliques-tu alors que tous les soirs à
18h30, depuis 5ans, le barman m'appelles, me disant que tu es saoul et
qu'il faut que je descende te chercher ?
Lui : (il sourit, amer) Parce que cela fait 5 ans que je lui demande
de te téléphoner à 18h30 précise tous les
soirs
Elle : Pourquoi ? (Elle pleure, prise au piège)
Lui : Pour te faire croire que je bois. Pour te laisser croire que je
ne sais pas que tu rejoins d'autres hommes pendant le jour. Pour que tu
continues à vivre comme tu l'entends. Pour te laisser croire que
le problème vient de moi. Pour te laisser dans ton mensonge, seule.
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